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Immersion : Into the black, Réalité virtuelle et médiation

EPFL+ECAL Lab (Tommaso Colombo, Joëlle Aeschlimann, Marius Aeberli, Delphine Ribes, Nicolas Le Moigne, Nicolas Henchoz) et Yves Kalberer

En guise d’introduction à Noir, c’est noir ?, l’EPFL+ECAL Lab invite le public à appréhender le contenu de l’exposition sous une forme immersive et interactive. Il recourt à des dispositifs de réalité virtuelle de plus en plus courants, mais dont la performance technique demeure encore en quête de contenus appropriés – à l’exception des développements notamment opérés dans l’univers du jeu vidéo. L’installation explore comment une immersion visuelle interactive réalisée au moyen d’images de synthèse en 3D peut élargir la compréhension d’une exposition. Le design du dispositif est également central : les lunettes de réalité virtuelle, montées sur un pied fixe, rappellent les jumelles pour touristes, un objet à la manipulation familière.

S’inscrivant dans une recherche globale sur les usages de la réalité virtuelle, Into the Black propose une appréhension inédite et sensorielle du contenu curatorial.

Matière : La « polyvalence chromatique » du noir

EPFL+ECAL Lab (Joëlle Aeschlimann, Tommaso Colombo, Delphine Ribes, Nicolas Henchoz)
Laboratoire de traitement des signaux LTS5 (Jean-Philippe Thiran)
Gamaya (Luca Baldassarre, Manuel Cubero-Castan, Ellen Czaika, Vlad Lapadatescu, Dragos Constantin)
Egli Studio (Yann Mathys, Thibault Dussex)
Atelier Héritier, Genève (Pierre-Antoine Héritier, conservateur-restaurateur)

La bibliothèque de trente-deux pigments noirs constituée par le conservateur-restaurateur Pierre-Antoine Héritier propose un aperçu de l’extraordinaire diversité des pigments susceptibles d’entrer dans la composition d’une peinture. D’origines organiques, minérales ou synthétiques, ils présentent chacun de subtiles variations de nuances.
Selon leurs propriétés (dont l’indice de réfraction, le pouvoir couvrant, la morphologie), leur granulométrie (la noirceur est d’autant moins élevée lorsque le pigment est broyé plus finement),, leur aspect lisse ou structuré (suivant le liant et le mode d’application), la perception du noir se modifie d’autant.

L’expérience conduite par l’EPFL+ECAL Lab souhaite révéler la « polyvalence chromatique des toiles monopigmentaires1 » de Pierre Soulages. Entreprise avec le concours du Laboratoire de traitement des signaux LTS5 et de la start-up Gamaya, elle recourt à l’utilisation d’une caméra dite hyperspectrale – appareil habituellement utilisé dans l’agriculture lors de prises de vue aériennes pour examiner l’état des champs et des cultures – capable de capter séparément les différentes couleurs composant le spectre lumineux.
Alors que l’œil humain perçoit la lumière visible comme blanche, la caméra hyperspectrale a capté de manière distincte le flux de lumière visible renvoyé par un Outrenoir, couleur par couleur. L’EPFL+ECAL Lab a ensuite traduit les données recueillies en une installation interactive présentant une projection de la « carte hyperspectrale » du tableau en question. Cette représentation visuelle correspond à une surface digitale en constante évolution qui évoque l’interaction entre la lumière et l’œuvre, mais aussi les variations qui surviennent dès lors que le visiteur se déplace ou que l’éclairage ambiant évolue.
Proposant une perception inédite des différentes couleurs de la lumière qui anime un Outrenoir, ce dispositif crée un contraste fécond avec la possibilité qui s’offre ensuite au public d’aborder l’œuvre sans le moindre artifice.

1 Pierre ENCREVÉ, "Le noir et l’outrenoir", repris in Suzanne Pagé (dir.), Soulages, Noir Lumière (cat. exp., Paris, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avril - 23 juin 1996), Paris, Paris-Musées, 1996 p. 37.

Lumière : La mise en lumière d'un Outrenoir

Laboratoire de traitement des signaux LTS2 (Maximilien Cuony, Fabien Willemin, Johan Paratte, Pierre Vandergheynst)
Studio Fragment.in (Marc Dubois, Laura Perrenoud, Simon de Diesbach)

Réactualiser en permanence notre perception d’un Outrenoir selon la variation de la lumière ambiante – naturelle ou artificielle – et notre position par rapport au tableau est l’expérience à laquelle nous convient le Laboratoire de traitement des signaux LTS2 et le studio fragment.in, issu de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL).

Cette appréhension spécifique, qui fait du spectateur un acteur de l’œuvre, est mise en évidence par un dispositif d’exposition inédit. Grâce à un système capable de détecter notre positionnement et nos déplacements face au tableau, il nous est possible de moduler l’éclairage d’un Outrenoir et d’expérimenter ainsi physiquement notre rapport à l’œuvre. La toile est entourée d’un dispositif animé offrant plusieurs types d’éclairage (lumière frontale, rasante ou directionnelle) qui s’animent selon des modes programmés, tour à tour scénarisés et interactifs.
L’expérience révèle notamment les différences de traitement de la couche picturale du tableau exposé. L’opposition entre les stries et les aplats implique un jeu de lumière particulier entre vibration et absorption. Le format monumental du tableau invite au déplacement, dans un espace où l’éclairage artificiel n’est plus une donnée statique mais une variable qui enrichit la perception de l’œuvre.

Structure : Acquisition en ultra-haute définition et visualisation interactive d'un Outrenoir

Laboratoire de communications audiovisuelles LCAV (Martin Vetterli)
ARTMYN (Loïc Baboulaz, Julien Lalande, Alexandre Catsicas, Matthieu Rudelle)

La photographie, y compris à l’ère numérique, n’a jusqu’à présent jamais réussi à rendre fidèlement compte de la réalité matérielle d’un Outrenoir. Elle ne fixe qu’un point de vue unique qui écrase la lumière réfléchie par la surface picturale noire.

Or, la start-up ARTMYN, issue du Laboratoire de communications audio visuelles, reproduit les oeuvres d’art avec une précision inédite. Grâce à une structure de captation constituée d’un appareil photographique relié à une soixantaine de sources d’éclairage disposées sous une demi-sphère, ARTMYN capte non seulement l’oeuvre qui lui est soumise, mais en génère également une reconstitution explorable en perspective, sous la forme d’une visualisation interactive en 5D. En plus des trois dimensions connues, il est en effet possible de modifier numériquement l’angle d’émission de la lumière* qui éclaire le tableau. La reproduction obtenue – sorte de topographie du tableau – offre au spectateur la possibilité de visualiser au moyen d’un écran tactile la surface de la toile sous différents angles et d’explorer le jeu de la lumière dans les moindres détails de la couche picturale.

Cette technologie permet ainsi de dépasser les limites traditionnelles de la reproduction photographique quant à la justesse d’acquisition, tout en ouvrant de nouvelles perspectives pour la médiation et la conservation.

* La latitude et la longitude de la lumière correspondent à deux dimensions supplémentaires.

Optique : Les caustiques ou la maîtrise de la lumière

Laboratoire d'informatique graphique et géométrique LGG (Mark Pauly)
Rayform (Mark Pauly, Yuliy Schwartzburg, Romain Testuz)

Les caustiques désignent l’enveloppe des rayons lumineux subissant une réflexion ou une réfraction sur une surface ou une courbe, à l’instar des motifs lumineux qui se dessinent lorsque la lumière traverse un verre d’eau ou au fond d’une piscine au soleil. Issue du Laboratoire d’informatique graphique et géométrique de Mark Pauly, la start-up Rayform est entièrement dédiée à l’application de technologies de calcul permettant de contrôler les caustiques. De fait, une fascination commune pour le comportement de la lumière en interaction avec les états de surface relie Pierre Soulages à ces chercheurs de l’EPFL.

Le LGG et Rayform sont parvenus à maîtriser les motifs aléatoires produits par la lumière en utilisant une série d’algorithmes informatiques développés à l’EPFL. La start-up calcule et produit des surfaces de formes complexes qui dévient la lumière les traversant pour projeter des images très détaillées.

Mark Pauly et ses collègues proposent une installation comprenant quatre surfaces caustiques (des plaques de plexiglas sculptées avec haute précision), illustrant le rapport qu’entretiennent les Outrenoirs avec la lumière. Ces « tableaux » transparents révèlent leur contenu lorsque le public les éclaire à l’aide d’une lampe de poche.

  • Le premier dispositif révèle un Outrenoir sur la base de la numérisation effectuée par la start-up ARTMYN. Le tableau est ici représenté comme si une partie de sa matérialité lui avait été retirée, pour n’en laisser qu’une évocation lumineuse.
  • Le deuxième tient du paradoxe – l’éclairage d’un carré transparent projette un cercle noir – en questionnant la dualité absence/ présence de lumière dans notre perception du monde.
  • Le troisième représente un croquis de Léonard de Vinci, à la fois peintre et homme de science, qui fut l’un des pionniers de l’exploration du rapport entre lumière et matière. Le dessin illustre la réflexion de la lumière sur un miroir concave (Codex Arundel MS 263, 1478-1518, British Library, Londres, folio 86 verso).
  • Le dernier dispositif, auto-éclairé et en rotation, signale l’importance du point de vue dans la perception d’un Outrenoir.

La lumière venant de la toile vers le regardeur crée un espace devant la toile et le regardeur se trouve dans cet espace.
Il y a une instantanéité de la vision pour chaque point de vue ; si on en change, il y a dissolution de la première vision,  effacement, apparition d’une autre.
La toile est présente dans l’instant où elle est vue.

Pierre Soulages

Entretien de Pierre Encrevé avec Pierre Soulages, « Les éclats du noir », Beaux-Arts Magazine, hors-série, Paris, mars 1996, repris in Éric de Chassey et Sylvie Ramond (dir.), Soulages XXIe siècle (cat. expo., Lyon, Musée des Beaux-Arts, 12 octobre 2012 − 28 janvier 2013, Rome, Académie de France à Rome − Villa Médicis, 18 février − 19 mai 2013), Paris, Hazan, 2012, p. 159.